ENTRETIEN – ALDÉA LANDRY
Lors de la Soirée Ovation d’octobre dernier, L’alUMni de l’Université de Moncton a eu l’honneur de remettre l’Ordre du mérite 2025 à Aldéa Landry, soulignant une carrière à la fois remarquable et inspirante. Dans le cadre d’une toute nouvelle initiative de L’alUMni en collaboration avec 93,5 Codiac FM, « Le Balado alUMni », nous avons eu le privilège de réaliser la toute première entrevue avec Mme Landry.
Découvrez ci-dessous la transcription de l’entrevue, accompagnée de ses captations vidéo, pour plonger au cœur de ses expériences et de son parcours exceptionnel.
Depuis l’obtention de son baccalauréat ès arts de l’Université de Moncton (Collège Jésus-Marie de Shippagan) en 1967, la carrière d’Aldéa Landry ne cesse d’être une véritable source d’inspiration.
Ancienne députée et ministre, elle est entrée dans l’histoire politique du Nouveau-Brunswick en devenant la première vice-première ministre de la Province, affirmant ainsi son rôle de pionnière pour les femmes en politique. Son parcours l’a menée à fonder Landal Inc., qu’elle préside toujours, un cabinet-conseil spécialisé en développement organisationnel, en affaires et en gouvernance.
Elle occupe également le poste de vice-présidente chez Diversis Inc., une firme dédiée à la gestion l’immigration et de la diversité culturelle.
Ses réalisations lui ont valu plusieurs distinctions, dont son intronisation au Temple de la renommée des affaires du Nouveau-Brunswick en 2013. Elle s’est également distinguée sur la scène nationale en étant nommée, deux années consécutives, parmi les 100 femmes les plus influentes au Canada par le Réseau des femmes exécutives.
Reconnue pour son expertise et l’étendue de ses intérêts, elle a été sollicitée par de nombreux organismes des secteurs privés et sans but lucratif pour siéger à leur conseil d’administration, dont le Réseau de santé Vitalité, le Fonds canadien de protection des épargnants, l’Institut d’énergie éolienne du Canada et la Canadian University Dubai.
Décorée de l’Ordre du Canada et ancienne chancelière de l’Université Sainte-Anne, elle demeure aujourd’hui très active. Engagée envers la relève, elle agit également comme mentore auprès de nombreux jeunes, poursuivant ainsi son œuvre d’inspiration et de valorisation.
NDLR : L’entrevue transcrite a été reformatée afin d’en offrir une lecture plus fluide, sans en altérer le contenu.
Qu’avez-vous ressenti en apprenant que vous alliez recevoir le prix de l’Ordre du mérite ? Que représente - t - il pour vous ?
Avant tout, j’étais très heureuse, et j’éprouvais un sentiment de gratitude.
Que représente-t-il ? Il représente tout, car je dois tout à l’éducation que j’ai reçue à l’Université de Moncton. Pour moi, c’était le campus de Shippagan. C’était un collège de filles à l’époque. Et je pense que cela m’a permis de recevoir une éducation hors du commun, car nous y apprenions de tout : les classiques, les mathématiques, les sciences.
Et je suis particulièrement reconnaissante que ce fût, à l’époque, un collège de filles. Cela m’a profondément marquée, cela a façonné mon parcours et ce que je suis devenue.
Alors, oui, un sentiment de gratitude, et de surprise aussi !
Vous dites être redevable à l’Université de Moncton. Quel rôle a-t-elle joué dans votre vie, dans votre parcours ?
Avant tout, il faut toujours se rappeler que l’éducation est un escalateur vers le succès. C’est véritablement, comme le disait [Nelson] Mandela, l’arme la plus puissante. L’Université de Moncton a beaucoup fait pour moi ; elle a contribué à forger la personne que je suis, mais pas seulement moi. L’Université de Moncton est notre institution la plus grande en Acadie, avec un rayonnement national et international. C’est donc aussi une grande source de fierté.
Selon vous, quel a été le fil conducteur de votre carrière ?
Probablement la détermination. J’aime les défis, quand les choses sont difficiles, parce que, normalement, ça ne me fait pas peur. Alors, c’est peut-être ce qui m’a poussée à faire ce que je fais. Mais finalement, le fil conducteur, c’est la chance que j’ai eue d’avoir des mentors extraordinaires, des gens qui croyaient en moi. Peut-être me faisaient-ils plus confiance que je ne me faisais confiance.
C’est pourquoi m’impliquer dans le mentorat de jeunes femmes et de jeunes hommes est si important. Je veux être plus qu’une mentore, je veux être une alliée. Et quand j’ai des mentoré(e)s, c’est ce qui se passe la plupart du temps : je deviens une alliée, nous devenons des ami (e)s.
Collation des grades 1967, Collège Jésus-Marie de Shippagan
En tant qu’Acadienne ayant occupé des postes de leadership, comment percevez-vous l’évolution de la place des femmes dans la sphère politique et professionnelle au Nouveau-Brunswick, voire en Acadie ?
Insuffisante.
Cela dit, je pense que nous avons fait beaucoup de progrès, mais il nous reste encore beaucoup à faire. En politique, nous n’avons pas encore atteint le 50 % [de représentation]. D’ailleurs, je suis coprésidente d’un groupe appelé Femmes pour 50 %, et nous visons à ce que les femmes représentent 50 % de l’Assemblée législative.
Mais la politique n’est qu’un aspect de la question. Dans tous les domaines, il reste encore beaucoup de chemin à faire. Et nous constatons également que les femmes sont plus que jamais victimes de violence. Cela touche non seulement les Acadiennes, mais ça nous touche plus particulièrement. Alors oui, nous avons fait du progrès. Oui, il en reste encore beaucoup à faire.
Comment pouvons-nous avancer avec votre comité ? Quelles actions proposez-vous à la population ?
Nous organisons des conférences, nous avons des contacts avec les dirigeants des partis, ce genre d’activités. Mais, comme je l’ai dit, nous avons besoin de plus de femmes à tous les postes de décision. Les femmes doivent être présentes à la table des décisions, là où elles se prennent.
Malheureusement, même dans nos institutions acadiennes, les femmes sont peu nombreuses aux postes de direction. Et pour moi, c’est primordial.
C’est l’une de mes missions dans la vie, désormais.
Photo utilisée lors de la campagne électorale de 1987 Circonscription Shippagan-Les-Îles
Comment définiriez-vous le leadership ?
Pour moi, le leadership, nous avons tous une définition, et j’en ai plusieurs. Pour moi, être un leader, c’est d’être capable d’aider les autres à réaliser leur plein potentiel. C’est un élément essentiel de ce qui fait un leader.
Ensuite, il y a bien d’autres choses, mais pour moi, c’est quelque chose que je garde toujours à l’esprit. Il ne suffit pas que je réussisse, ni même que quelques femmes ou quelques hommes réussissent. Il est important que chacun puisse réussir et être soutenu. Nous avons du potentiel. Les gens ne s’en rendent pas toujours compte.
Et selon vous, quels sont les enjeux les plus urgents pour la communauté acadienne ?
La langue. Et les dangers de l’assimilation. Je pense que nous ne nous rendons pas compte, surtout dans le Sud-Est [du Nouveau-Brunswick], mais ailleurs aussi, à quel point la langue française est menacée. Il ne suffit donc pas de parler français. Il faut veiller à ce que les enfants parlent français à la maison, que les enfants parlent français à l’école, et d’après ce que j’entends dire, car je n’ai pas d’enfants à l’école, ce n’est pas toujours le cas.
Donc, non seulement vous devez parler français, mais vous devez aussi promouvoir la langue française. C’est notre plus grand défi actuellement. Nous avons des défis économiques, des défis en matière de santé, d’éducation, et bien d’autres.
Mais [la langue est le] défi collectif.
Photo prise lors de l’inauguration de la Bibliothèque Aldéa-Landry, campus de Shippagan, 21 août 2021
De gauche à droite : Docteur Denis Prud’homme, recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, Aldéa Landry, Sid Ahmed Selouani, vice-recteur, campus de Shippagan au moment de la prise de photo et Louise Imbeault, chancelière de l’Université de Moncton au moment de la prise de photo.
Et en parlant d’influence, quelles ont été vos plus grandes influences dans votre parcours personnel et professionnel ?
Il y en a eu plusieurs, plusieurs personnes, y compris mon mari, Fernand [Landry]. Mais au tout début, c’était Mère Sainte-Dorothée, la fondatrice du couvent Jésus-Marie à Petite-Rivière-de-l 'Île, d’où je viens. Je viens plutôt de Sainte-Cécile. D’ailleurs, je le dis tout le temps, on n’a même pas le même accent! Mais je dirais que c’est elle qui m’a donné l’air d’aller et je vais vous dire pourquoi. Lorsqu’elle est arrivée à Petite-Rivière, pour enseigner, elle était franco-américaine. Une très petite femme, déterminée, qui, à son arrivée, comme j’étais un peu, je ne dirais pas insensée, mais je n’avais peur de rien, je suis allée me présenter. Et puis je lui ai demandé : « Savez-vous qui je suis ? » J’avais environ 10 ou 11 ans.
Elle m’a regardée, et je lui ai dit : « Je suis la fille de Éméla Savoie, vous lui avez enseigné. » Elle a dit : « Oui, et elle a quitté l’école en cinquième année. » À cette époque, il fallait quitter l’école pour aller aider sa famille. Elle a dit : « Toi, ma petite fille, je ne te laisserai jamais faire ça. »
Et après ça, c’était le point de départ. Beaucoup de femmes ont influencé ma vie.
Et quelles valeurs vous ont guidé tout au long de votre carrière ?
La gratitude, l’intégrité, l’entraide, la collégialité, le soutien mutuel. Je ne sais pas si c’est une valeur, mais la détermination et le goût d’apprendre tout au long de ma vie. J’ai toujours été très curieuse et avide d’apprendre. Et ça continue!
Et qu’est-ce qui vous a motivé au tout début ? Qu’est-ce que vous avez préféré apprendre ?
Tout.
J’ai toujours dit que les deux seules choses qui ne m’intéressaient pas, et qui ne m’intéressent toujours pas, sont la dentisterie et la comptabilité. Tout le reste m’intéresse maintenant. Ce qui m’intéresse beaucoup en ce moment, en raison de ses conséquences sur la société et de la transformation du monde qu’elle engendre, c’est l’intelligence artificielle.
Quel message souhaiteriez-vous transmettre, notamment aux femmes qui aspirent à des postes de leadership ?
Je leur dirais : allez-y, foncez ! Mais je dirais aussi, non pas aux femmes elles-mêmes, mais à celles qui occupent déjà des postes de leadership, et aux hommes qui en occupent également, de veiller à ce qu’il y ait davantage de femmes à ces postes, que les femmes soient pleinement impliquées dans les décisions.
Et surtout, quand on est une femme, il ne faut jamais dire : « J’ai réussi, qu’elle en fasse autant. » Non, jamais. Nous devons nous soutenir mutuellement.
Photo prise durant la Soirée Ovation, 23 octobre 2025, Pavillon Jeanne-de-Valois, campus de Moncton
Qu’est-ce qui vous rend le plus fière après tout ce que vous avez accompli ?
Il y a tellement de choses qui me rendent fière. Mais je ne souhaite pas parler de ce qui me rend fière personnellement. Ce serait hypocrite de ma part de dire que je ne suis pas fière de tout, surtout de toutes les récompenses que je reçois, et particulièrement du prix que je reçois de L’alUMni. Je suis fière des progrès accomplis par les femmes, de l’esprit entrepreneurial des Acadiennes et des Acadiens, fière de mon Université, et je crois qu’elle doit nourrir de grandes ambitions.
Nous ne sommes pas une petite université, même si nous ne comptons que quelque 4 000 étudiantes et étudiants [inscriptions par année]. Nous sommes petites, par la taille, mais grandes par notre mission et notre rayonnement.
Alors, auriez-vous un conseil pour nos futurs alumni ?
Soyez fiers de l’Université. Contribuez à l’Université. Contribuez financièrement, car l’Université a besoin de fonds. Mais surtout, soyons fiers d’être diplômé(e)s de cette Université.
Photo prise lors de la remise du trophée de l’Ordre du mérite, 23 octobre 2025, Pavillon Jeanne-de-Valois, campus de Moncton
De gauche à droite : Docteur Denis Prud’homme, recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, Aldéa Landry, lauréate de l’Ordre du mérite 2025 et Eddie Rutanga, président de L’alUMni au moment de la prise de photo.
Lors de la Soirée Ovation, L’alUMni a produit des vidéos hommages afin de mettre en lumière le parcours exceptionnel de nos deux récipiendaires.
Découvrez ici le récit inspirant de Mme Aldéa Landry, récipiendaire de l'Ordre du mérite, ainsi que celui du Dr Jean-Philip Deslauriers, honoré du Prix émergence. Ces vidéos sont enrichies par les témoignages de collègues, proches et membres de la communauté qui les ont côtoyés et qui ont été profondément marqués par ces figures d’exception.
Mme Aldéa Landry | Prix d'excellence de L'alUMni | Ordre du mérite ( À noter que l'image de la vidéo sera montrée ici et non le lien)
Dr Jean-Philip Deslauriers | Prix d'excellence de L'alUMni | Prix émergence (À noter que l'image de la vidéo sera montrée ici et non le lien)